15 novembre : jour de deuil

-Montréal, le 6 décembre 2017-

Voici maintenant trois semaines que Montréal profite d’une représentation de laquelle les cyclistes attendent des actions rapides, marquantes, et même symboliques en ce début de mandat.
Peut-être que ce délai est court, que la pression est forte pour tou.te.s ces nouveaux.elles élu.e.s, mais l’énorme vague de changement qui vient de déferler sur la ville porte en elle des espoirs aussi diverses qu’ils sont grands.

Cependant, et puisque c’est une prérogative d’arrondissement, a fortiori lorsqu’un arrondissement est sous la même gestion depuis plusieurs mandats, ce délai de grâce ne s’applique pas.

Libérer l’espace

Nous avons souvent fait valoir le fait qu’une voie cyclable qui existe doit aussi rester ouverte l’hiver : si cela sert la sécurité des cyclistes pendant les beaux jours, pourquoi cela devrait-il cesser le 15 novembre de chaque année?
C’est sur cette prémisse que fut fondée l’action de plusieurs d’entre nous auprès de l’ancienne administration d’Outremont afin que soit déneigée la piste de la Côte Sainte-Catherine, ce qui a été fait. La manière n’est peut-être pas la meilleure, mais cette piste n’est plus fermée en hiver, et la sécurité des usager.ère.s qui empruntent ce trajet est ainsi renforcée.

Garder l’ensemble du réseau en l’état, peu importe les conditions climatiques, c’est assumer que le vélo est un moyen de transport à part entière et que ses usager.ère.s n’ont pas à soudainement changer de véhicule ou de transport pour vaquer à leurs occupations.

A-t-on déjà imaginé fermer la rue Clark ou la rue de Brébeuf aux personnes qui utilisent l’automobile en hiver, leur demandant de faire un détour par ci ou par là, parce que c’est l’hiver? Certainement pas. C’est un construit social : l’auto doit toujours passer, elle a même droit à un stationnement, quitte à ce qu’on reprenne l’espace aux autres! À vélo, démerde-toi.

On ne veut pas envoyer des gens sur la rue Saint-Grégoire parce qu’il n’y a pas de voie cyclable protégée? Les gens sont bien plus aptes que cela à décider des trajets qu’ils empruntent; et si des voies assurent leur sécurité sur une partie de leur trajet, comment prétendre qu’il faudrait leur refuser ce service, sous prétexte qu’on sait mieux qu’eux ce qui est bon, ou pas, pour eux?

Va savoir! Ils.Elles sont peut-être capables de regarder à droite, à gauche, de s’engager sur une rue, puis de rejoindre une autre piste cyclable?

Depuis le 15 novembre dernier, comme chaque année, le nombre de témoignages d’agression de cyclistes qui empruntent ces voies est impressionnant. En demandant aux résidents de stationner leur véhicule dans les voies cyclables (ce qui en soit est une aberration), on demande implicitement aux cyclistes d’utiliser la voie principale comme une vélorue, sans qu’elle ne le soit, avec une signalisation qui efface ces personnes de l’espace.
On déclare que la saison du vélo est terminée, et seuls les plus « téméraires » seront sur les routes. C’est exactement la teneur des reportages médiatiques, d’ailleurs : mais qu’ils sont téméraires! Pour ne pas dire : ils sont dangereux ces hurluberlus.

Comment s’étonner, alors, que la personne qui « coupe » par Clark se demande ce que fait l’autre sur son vélo au milieu de la route? Comment être impressionné que cette même personne considère aussi qu’on a rien à faire là? C’est l’hiver, c’est gelé, et les pistes sont fermées, puis tout le monde l’envoi ce message qu’ils.elles sont dangereux.ses, doit-on songer.

Un symbole très fort peut être envoyé par la nouvelle administration : les voies sont ouvertes, rien ne change, les usager.ère.s sont des adultes et acceptent les risques liés au déplacement à vélo en hiver. Ces gens sont équipés : pneus à clou, à crampons, tout le monde recherche l’adhérence. On déblaiera la rue de manière uniforme. Vous n’êtes pas des bébés.
Parce que si l’on prétend que les cyclistes peuvent rouler sur la voie habituelle, on doit aussi admettre qu’ils.elles pourront utiliser la voie réservée de la même façon.
Rien ne peut, de notre point de vue, justifier cette fermeture, encore moins lorsqu’on bave sur d’autres villes nordiques quatre saisons.

Réunir et agir

D’ailleurs, après deux semaines de silence certainement passées à maîtriser les rouages de l’administration municipale, il serait temps de communiquer ses ambitions, de réunir les organisations militantes et autres intéressé.e.s afin qu’elles soumettent leurs attentes pour qu’enfin, le pouvoir agisse.

C’est notre travail de dénoncer les problématiques, les oublis, mais c’est au pouvoir de concevoir, de décider, et d’agir. Just Do It, disait l’autre.

Si le REV était la pierre angulaire du plan vélo de nos nouveaux.elles élu.e.s, nous espérons qu’il portait en fait la même symbolique que la ligne rose. On attend d’ailleurs la consultation promise pour le choix des sites express.

Hormis cela, et de notre point de vue, il n’y a pas à choisir quelle rue ou artère fera l’objet d’une cyclabilisation. Chaque rue ou artère est, par sa nature, cyclable, et est ainsi susceptible d’être empruntée par des cyclistes.

Ce n’est d’ailleurs pas en se demandant si les gens utilisent une rue que l’on aménage le site. C’est en aménageant le site, que les gens l’utiliseront à vélo.

Cyclabiliser toutes les artères, toutes les collectrices, toutes les rues, en tenant compte des diversités et des différents facteurs en jeu (achalandage, différentiel masse-vitesse, zone de transit ou point de destination, etc…), voilà ce à quoi nous nous attendons, parce que c’est ce qui a été proposé. Le choix des sites n’est qu’une question de priorité d’échéancier, des contraintes afférentes, mais il est accessoire au projet.

Le projet, lui, peut démarrer immédiatement, sans besoin de consulter : les normes sont connues, elles sont même exprimées dans le projet politique, il reste à les choisir et agir, mais chaque aménagement doit être destiné à servir toute l’année, sans exception.

En dehors de cela, la même farce se poursuivra : chacun.e aura sa préférence, on jouera avec les organisations et militants pour favoriser le point de vue de l’un.e ou de l’autre, on divisera la communauté, et rien ne se fera pendant ce temps, parce qu’on en parlera, encore et encore, comme l’avait prévenu Henri Lefebvre dans son Droit à la ville, évoquant la manipulation, par le pouvoir, des activistes, pour finalement ne rien faire.

C’est un grand chantier qui attend Montréal. C’est une œuvre nécessaire, moderne, ambitieuse, qui doit servir un objectif : la représentation équitable de tous les moyens de transport sur l’espace public, l’accès à la ville pour toutes et tous, et c’est l’ambition récemment communiquée.

Mais pour l’instant, il est urgent de rompre avec une tradition qui tient plus d’un paternalisme d’État qu’autre chose : il faut laisser le réseau ouvert, partout, et réunir toute la communauté cycliste, sans exception, autour d’un projet qui doit être commun et fédérateur.

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