Pour eux, changeons les choses

Montréal, le 22 juillet 2014
Montréal dort. Elle est en vacances. La métropole se repose après un printemps bien difficile. Qui n’a pas encore en mémoire la tragique disparition de Mathilde Blais, réveil brutal d’un hiver plus confortable, et d’autres encore dont on se souvient par le rappel régulier de leur famille?

« Ce sont les cyclistes qui vivent le deuil » nous déclarait il y a peu, et avec justesse, le ministre des transports et de la sécurité publique, M. Robert Poëti.

Genèse
Le 5 avril dernier nous lancions la campagne « Une porte une Vie ». Sensibiliser la population aux effets de l’emportiérage, premier objectif. Lésions pour la victime d’abord, la famille ensuite, et pour l’ensemble de la communauté, enfin. Dénoncer l’arrogance des dispositions légales relatives, leur inapplicabilité, l’impossibilité pour certains agents de la paix consciencieux de sanctionner la faute, second objectif. Faire en sorte, finalement, que ces dispositions soient modifiées afin de redonner vie à l’existence juridique des victimes, de faciliter leur cheminement vers une indemnisation, et décourager certains citoyens d’une imprudence trop facilement réalisable.

Cette campagne a vu le jour lors d’une discussion avec plusieurs résidents de Rosemont à propos du caractère fortement accidentogène de la bande cyclable sise sur la rue Saint-Zotique. À cette époque, nous avions signalé aux élus de l’arrondissement les risques que comporte cette voie cyclable.

Située le long des trottoirs, coincée par les automobiles stationnées, cette voie cyclable ne laisse que très peu de chance aux cyclistes lorsque s’ouvre l’une des portes d’une automobile. Au surplus, la forte présence de puisards à cet endroit, combinée avec le grand nombre de nids de poule, favorise les chutes. Mais aussi et surtout, cette structure empêche de manière évidente les autres usagers de la route de voir un(e) cycliste arriver, lorsque vient le temps de tourner vers une rue transversale.

Lors de nos discussions avec l’arrondissement, nous avions proposé plusieurs avenues, réalisables facilement, sans coûts reliés, puisque c’était alors l’époque précédant le marquage des rues. Notamment, nous avions proposé soit d’élargir la bande cyclable et d’insérer une zone tampon afin que les cyclistes puissent éviter les portes soudainement ouvertes. Nous avions aussi proposé que la bande en question soit déplacée vers la chaussée, de sorte que les stationnements automobiles soient situés le long du trottoir, toujours avec une zone tampon protégeant de l’ouverture intempestive des portes d’automobile. Enfin, nous proposions alors que cette voie cyclable soit supprimée, et que la chaussée soit marquée de telle sorte à la partager entre tous les usagers et en laissant une priorité aux cyclistes.

Puisque la compétence pour ce faire est réservée à la ville-centre, nous étions convenus d’alerter cette dernière quant au caractère dangereux de cette rue. Nous avions alors écrit aux responsables, fait des représentations au conseil de ville et alerté les médias. Mais à ce jour, rien n’a changé sur cette fameuse rue Saint-Zotique, aujourd’hui tristement célèbre (photo de Lëa-Kim Châteauneuf).

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La réalisation du risque
Tristement célèbre, en effet. Le 18 juillet dernier, aux alentours de 15 heures, le risque s’est réalisé : une femme, écrasée par un véhicule lourd tournant de la rue Saint-Zotique vers la rue Louis-Hébert. Elle n’est pas morte me direz-vous. Mais faut-il un mort pour comprendre la situation? N’est-il pas possible d’être prévoyant et diligent lorsque des organisations comme « Une porte une Vie » et la Coalition Vélo de Montréal alertent les responsables du risque évident d’un aménagement urbain?

Loin de nous l’idée de vouloir imputer le chauffeur de ce camion! Aux dires de ce dernier, la cycliste n’était pas visible, nous rapporte Lëa-Kim Châteauneuf, présente sur les lieux. On nous a assez fait comprendre que les chauffeurs sont « victimes » dans ce genre d’accident. Victimes de leurs angles morts, victimes du choc causé par l’écrasement. Mais a-t-on évoqué alors la responsabilité des décideurs et celle des employeurs?

Certains s’imaginent que placer des jupes de protection le long de ces mastodontes règlera la question. Nous ne sommes pas persuadés que cela soit suffisant. La question des angles morts subsiste, la question de la présence de gros véhicules dans les quartiers résidentiels reste en suspens, le respect du Règlement sur le camionnage (le « Règlement ») et du réseau de camionnage de la ville de Montréal et leur application réelle reste aussi problématique.

« Je ne l’ai pas vu », dit le chauffeur. Ce sont les cris de la victime qui l’ont alerté. On imagine la scène. Alors, si les angles morts sont si importants sur les véhicules lourds, qu’attendent les employeurs pour accompagner leurs chauffeurs d’escortes, qui elles, peuvent alerter le chauffeur de la présence d’usagers vulnérables? Pourquoi ne rend-on pas obligatoire la présence de caméras donnant au chauffeur l’heure juste sur son environnement? Qu’attendent les pouvoirs publics pour réglementer dans ce sens? Ça coûte cher? Et la vie d’une personne, à combien l’évaluez-vous mesdames et messieurs? À combien évaluez-vous le coût que représente les soins de la victime, à court, moyen et long terme pour le contribuable?

Et vous, mesdames et messieurs de la police, quand sanctionnerez-vous les transporteurs et autres entreprises propriétaires de véhicules lourds qui demandent sans cesse à leurs chauffeurs d’augmenter la rapidité, l’efficacité et le rendement des opérations en bafouant trop souvent les règles sur le camionnage? Luc Ferrandez le précisait récemment, il y a un « préjugé favorable » pour le transport routier à Montréal de la part des policiers. Attendez-vous qu’un tribunal vous oblige à réaliser les compétences dont vous être tributaires? Dans le cas qui nous intéresse, le camion circulait dans une zone interdite, et n’effectuait pas de livraison locale. En bref, et à première vue, ce camion n’avait rien à faire à cet endroit, sous réserve des exceptions possibles prévues au Règlement. Qu’en est-il alors de la sanction?

Tout le monde savait, bien des personnalités pouvaient éviter la réalisation du risque de la rue Saint-Zotique, mais personne, à ce jour, n’a levé le petit doigt. L’aménagement est en cause, les responsables de la ville-centre le savent. La circulation des camions en ville est dangereuse aussi bien pour les usagers vulnérables que pour les chauffeurs, et les employeurs et les mêmes responsables le savent. Voilà pourquoi nous encourageons la Société d’assurance automobile du Québec à réclamer à ces personnes le montant des indemnisations qu’elle devra verser à cette femme, espérant que ces dernières suffisent à lui redonner le sourire et l’envie de se déplacer à vélo, puisque tel était, alors, son choix. Ce n’est visiblement qu’en les touchant au portefeuille que les personnes réagissent, entend-on souvent. Alors responsabilisons un peu ces acteurs pour faire en sorte qu’ils agissent de manière sage, prudente, avisée et diligente à l’avenir.

Changer les choses
Ainsi Robert Poëti qualifie-t-il le projet touchant aux modifications à apporter au Code de la sécurité routière : « moderniser » et protéger les plus faibles par des règles claires, efficaces et applicables. Ce projet rassemble tous les représentants des usagers de la route, notamment « Une porte une Vie » et la Coalition Vélo de Montréal, sans oublier Vélo Québec, incontournable en la matière, la Fédération Québécoise des Sports Cyclistes et la Coop Roue-Libre de Québec.

Un gros travail est en cours. L’implication de tous est suggérée, peu importe les connaissances, les compétences ou le savoir de chacun(e). Tout le monde a déjà vu ou vécu des expériences routières désagréables et chacun(e) a des idées à proposer. Ce sont tous ces « accidents » qui motivent Robert Poëti. Bien triste, mais c’est une occasion extraordinaire à ne pas manquer pour les citoyens.

En ce sens, plusieurs consultations sont menées, de notre initiative pour l’une, de celle des cyclistes d’hiver pour une autre, de celle de la Coalition Vélo de Montréal enfin.

À la mémoire de Mathilde, à la mémoire de Marc-André, pour encourager cette femme de la rue Saint-Zotique, et toutes les autres victimes qui n’auraient pas du l’être, je vous en supplie, donnez vos opinions, exprimez-vous, participez! C’est votre chance, celle de votre famille, de vos enfants, et de toute la société pour les trente prochaines années.