Simple crime ou
disparition de l’État de droit?

Montréal, le 4 septembre 2014

Hier, des policiers de la Ville de Québec ont tué une personne.

Ils ont tué une personne qui circulait à bicyclette, à l’intersection des rues Saint-François Est et du Parvis.

Ils ont tué une personne pour la simple raison que cet homme d’une cinquantaine d’année circulait à contre-sens.

Quel policier digne de ce nom peut aujourd’hui soutenir de tels agissements? Quel citoyen peut, en son âme et conscience, de la manière la plus intime, ne pas être profondément choqué d’une telle conduite qui relève plus d’un comportement psychopathe que de l’accomplissement d’un devoir?

Le crime

L’histoire est simple. L’homme circule à sens inverse, une patrouille de police qui passe par là cherche à l’intercepter. Jusque là, tout semble normal. Ce qui est plus qu’inquiétant, c’est la suite de l’histoire. Comme il est très difficile d’intercepter une personne à vélo pour des policiers en patrouille, ces derniers ont donc reculé « à bonne vitesse », pour l’intercepter, comme s’il s’agissait d’une course poursuite sur une autoroute avec O.J. Simpson.

Ils l’ont écrasé une première fois, puis, comme cela ne suffisait pas pour le réduire complètement au silence, ils ont roulé sur cette personne une seconde fois, en toute connaissance de cause, selon les témoins occulaires. Enfin, pour être certains de commettre le « crime parfait » (l’enquête révélera la qualification exacte des gestes posés), les policiers ont signifié à la personne qu’elle était en état d’arrestation (alors que l’homme n’avait commis aucun acte ou infraction criminel), l’ont porté à bout de bras, sans civière, hors de toute considération pour l’état lamentable dans lequel ils l’avaient plongé, pour le « jeter » dans une ambulance, comme lorsque l’on ramasse un animal blessé sur le bord d’une route pour aller le « finir » chez le boucher.

Ils ont souillé la scène, enlevé la voiture de patrouille, subtilisé le vélo de la victime pour le ranger dans leur coffre et ont accompagné l’homme à l’hôpital, puisque, sans motif apparent, ils avaient pris soin de lui signifier son arrestation. L’histoire s’est terminée ce matin. La personne, qui circulait à bicyclette à sens inverse vers 13 heures, en pleine semaine, sur une rue calme et peu achalandée, est morte. Cette personne, c’est Guy Blouin.

Difficile de ne pas croire au caractère intentionnel de ces actes!
Plus difficile encore d’accepter la situation. Que cette personne circule ou non à bicyclette ne change rien à l’affaire, bien que l’on puisse se demander s’il ne s’agit pas d’une attitude encouragée par certaines figures de la capitale. Ce n’est en effet pas très bien vu, le vélo, à Québec, malgré les récents efforts de la municipalité.

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C’est tout le Québec aujourd’hui qui devrait être en deuil. Lorsque des policiers, agents de l’État, agissent de la manière la plus abjecte qui soit, utilisant l’uniforme pour se transformer en chiens enragés, laissant de côté toutes les règles élémentaires de prudence (personne n’a besoin de foncer sur un cycliste pour l’immobiliser!), démontrant un courage digne de Judas pour assumer la responsabilité de leurs actes et effacer les traces de leur « coup », c’est alors l’État et sa population qui sont atteints. Lorsque l’on pense que ces choses – il est impossible de qualifier ces policiers d’une autre manière – se promènent en liberté, fardées d’une autorité qu’elles trainent dans la boue, armées d’un pistolet, on a envie de dire aux gens : « Éloignez-vous des policiers! Ils sont dangereux et armés! Ils vous tueront! »

La série continue

Le G-20 à Toronto et le « Printemps Érable » nous avaient habitués à des comportements dangereux de la part des forces de l’ordre. Voir une jeune femme se faire trainer par les cheveux par deux agents en armure de chevalier est en effet inacceptable. Voir des policiers arrêter des familles de manière « préventive » en présumant de leurs intentions, les qualifiant arbitrairement de personnes dangereuses, pour ensuite les détenir abusivement, sans eau, dans un « camp » de fortune sur l’Île Notre-Dame, ne peut que nous rappeler les premières lois nazies autorisant l’arrestation « préventive » et la détention sans procès et sans preuve des opposants politiques. Le principe est le même, que l’on trouve la comparaison osée ou pas. Il suffit de lire les écrits des juristes spécialisés dans ce domaine, et les dénonciations du Conseil des droits de l’Homme pour établir l’analogie.

Mais aujourd’hui, il ne s’agit pas d’un crime institutionnel, perpétré par l’État dans son ensemble et soutenu par une loi ignoble telle que la fameuse Loi 78! Il s’agit d’un acte isolé nous dira-t-on, perpétré par des agents qui se croient de toute évidence protégés par l’uniforme et persuadés de leur supériorité. Mais c’est un acte qui s’inscrit tout de même dans une série dont les événements isolés mais répétés nous habituent à ce genre de comportement policier, étatique par sa nature.

Une fois c’est un itinérant tué dans le métro, une autre ce sont des menaces indirectes de mort proférées par un policier à un itinérant presque nu par moins quarante l’hiver. C’est aussi « 728 » qui pénètre dans le logement d’une personne pour l’étrangler, l’étouffer, soutenue par son collègue, protégée par son service, et qui ensuite falsifie un rapport. Enfin, c’est le refus de considérer, sous des prétextes fallacieux, le rapport d’une commission d’enquête légitime, légalement constituée, qui met en lumière un comportement institutionnel illégal, insupportable et dangereux pour l’ensemble de la population. C’est finalement au déni des valeurs démocratiques que l’on cherche à nous habituer.

La disparition de l’État de droit

Hier, nous avons atteint le « climax » de cette série.

Des policiers ont tué une personne, saccagé une scène de crime et souillé des éléments de preuve. Ils se sont réfugiés derrière un uniforme et des pouvoirs qui visiblement les dépassent et auxquels ils ne semblent absolument rien comprendre. Mais plus encore, ils ont continué la série, tout comme leur employeur, habituant la population à de tels actes, puisqu’aujourd’hui, ces gens semblent continuer de patrouiller, armés et en toute liberté. Et si personne ne se lève, si personne ne dénonce ces comportements, si nos représentants élus ne s’indignent pas, si l’on accepte ces comportements innommables et si ces gens ne sont pas punis de manière claire et évidente, c’est alors que l’on légitimera les victimes à vouloir se faire justice elles-mêmes.

Un acte isolé, mais inscrit dans une série; une boucherie à laquelle on veut nous habituer, mais que nous ne pouvons accepter.

C’est en cela que l’État et sa population sont atteint par cette scène odieuse. Ce sont les valeurs profondes du Québec qui sont mises en péril par l’ensemble de ces gestes que l’on qualifie d’« isolés », mais qui finalement sont « répétés ».

C’est alors l’État de droit que l’on jette en pâture aux chiens, c’est la démocratie et ses principes fondateurs qui sont cloués au sol, régulièrement, par les semelles fourbes de ces fossoyeurs armés.