Lorsque la nuit tombe

Montréal, le 11 septembre 2014

Drôle de date pour parler de sécurité routière. La planète doit plutôt être en train de penser à la sécurité aérienne, direz-vous. On ne « les avait pas vu venir » ces avions! Finalement, l’adage bien connu s’applique aux deux réalités. Pour éviter le « j’t’avais pas vu » faut être visible. Mais pour être visible faut éviter le « j’t’avais pas vu »!

Vois-moi
À pied, en vélo comme en auto, l’important, c’est surtout d’être visible. Réflecteurs, équipement réfléchissant, phares, feux, clignotants, signaux d’intention, utilisation de la voie, respect des signalisations, bien des choses remplissent cette fonction et aident les différents usagers à être vus des autres, notamment et surtout lorsque la lumière disparait et que seuls les « yeux » des autres s’illuminent.

À pied, à vélo comme en auto, l’important, c’est d’avoir un espace sécuritaire où évoluer. Pistes cyclables, trottoirs, routes en bon état, traverses prioritaires pour les plus vulnérables et passages à niveau font partie de ce cocktail nécessaire à la bonne utilisation par les usagers de l’espace public, nécessaire aussi à une plus grande utilisation de cet espace par l’Homme.

Bien des propositions en ce sens sont développées dans « La sécurité routière : un engagement commun », mémoire que nous avons remis au Ministre des Transports le 14 août dernier. Inutile de revenir dessus, être visible, par tous les moyens légaux et disponibles, c’est assurer sa sécurité, et celle des autres aussi.

Mais il existe une autre dimension à cela : le regard des autres.

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Maintenant, regarde-moi
C’est comme dans le cadre d’une relation amoureuse naissante. On se fait remarquer par l’être convoité, on s’y intéresse et on cherche à l’intéresser en retour. On lui lance des regards « allumés », on se rapproche lorsqu’on le peut, sans nécessairement entrer dans son espace pour ne pas l’envahir, et on espère que cette personne, plongée dans une tout autre réalité, entrera en communion avec nous, l’espace d’un instant, de quelques heures, parfois d’une vie. Mais en fin de compte, sans ce « regard » de l’autre, cet intérêt, cet acte volontaire et intentionnel, point de salut. La personne, un autre jour, vous dira : « J’t’avais pas vu ». Et pourtant …

Vous direz alors : « Oui, mais la fusion de deux êtres sur la route, sauf en cas de collision, tu pousses loin l’analogie! » (cynisme).
Évidemment. Mais il n’en reste pas moins que lorsque nous décidons de mettre un pied dehors, nous décidons aussi de côtoyer d’autres personnes. Et lorsque nous décidons de nous déplacer « roulantes, roulants », nous devons être conscients de l’existence d’autres personnes et usagers de la route. Plus encore, si une relation amoureuse repose d’abord sur le désir, le souhait ou le choix des personnes, cette liberté n’existe pas sur la route. On est en relation, qu’on le veuille ou non, même si c’est pas long.

Il est là le « regard » nécessaire à cette relation.
Il surgit de la volonté de tout conducteur à être conscient de la présence d’autres personnes sur la route, car lorsque la nuit tombe, que les esprits se noient, que les regards se cherchent, que les idées se brouillent, on peut bien faire tous les signes du monde, se transformer en arbre de Noël, s’habiller à la mode des années 80 en jaune fluorescent, si personne ne regarde, à quoi ça sert? Dans les journaux, on lira : « J’l’avais pas vu ». Et pourtant …

Il y a 13 ans, des gens n’ont pas voulu regarder le ciel. Pourtant, d’autres avaient cherché à leur faire de l’oeil et quelques amis les avaient prévenus. Un regard aurait peut-être modifié la suite des choses, mais la nuit était déjà tombée.