Après tout, c’est mieux que rien, non?

– Montréal, le 24 août 2015 –

  • Article 487 :
    Le conducteur d’une bicyclette doit circuler à l’extrême droite de la chaussée et dans le même sens que la circulation, sauf s’il s’apprête à effectuer un virage à gauche, s’il est autorisé à circuler à contresens ou en cas de nécessité.
  • Article 335 :
    Le conducteur d’un véhicule routier qui en suit un autre doit le faire à une distance prudente et raisonnable en tenant compte de la vitesse, de la densité de la circulation, des conditions atmosphériques et de l’état de la chaussée.
  • Article 430 :
    Nul ne peut ouvrir la portière d’un véhicule routier à moins que ce véhicule ne soit immobilisé et sans s’être assuré qu’il peut effectuer cette manoeuvre sans danger.
  • Article 506 :
    Quiconque contrevient [à l’article 430] commet une infraction et est passible d’une amende de 30$ à 60$.

Voici ce qui explique le fait que de nos jours, une autre personne soit morte sous les roues de son suivant, après avoir cherché à éviter l’ouverture inopinée d’une porte d’auto, à Montréal, tout récemment.

Le régime
L’obligation de rouler à l’extrême droite de la chaussée c’est l’obligation de rouler dans la zone de portières, c’est l’obligation de frôler des automobiles stationnées, c’est celle de vivre dans un conflit d’espace permanent soumis au hasard.
C’est ça se déplacer en vélo dans une ville, au Québec.

Pour la personne qui veut sortir d’une auto stationnée, il suffit s’assurer de ne pas générer un danger.

Prise de risque constante pour l’un(e), coup d’oeil pour l’autre, autre qui par ailleurs, et on peut bien le comprendre, n’a d’autre désir que de sortir de sa boîte, espace confiné relativement désagréable et inutile lorsque stationné, le régime est bancale.

Continuons…
Autorisation légale pour le conducteur d’une auto de coller aux fesses de ceux qui font le choix d’utiliser un véhicule, mais pas un « véhicule routier ».

C’est ça, l’article 335 du Code de la sécurité routière, au Québec.

En auto, on peut coller aux fesses d’un enfant, d’une famille, d’une mère, d’une personne âgée, d’un travailleur et de toutes sortes de personnes à vélo ou autre véhicule, en autant qu’elles ne soient pas dans un « véhicule routier ».

Ironique, non? C’est le véhicule qui donne des droits. Pas le fait d’être une personne, encore moins une personne plus vulnérable.

On doit peut-être croire que ce Code actuel, au lieu de protéger les personnes, les usagers de l’espace public, vise finalement à protéger le matériel. On protège la boîte, le bumper, l’exhaust. Peut-être qu’on a pas compris ce que c’est, la sécurité.

Une personne sur un vélo,  une autre en skate, une autre encore sur un seagway, on s’en fout! Terminé, on peut la harceler, la coller, l’apeurer, roulez jeunesse!

Ce qu’il vient de se passer sur la rue Saint-Denis, c’est ça.

Une personne essaye d’agir légalement, sur un vélo, mais le régime  la tue. La porte s’ouvre, elle veut éviter, chute, et croupi sous les roues de l’autre, qui suivait nécessairement de trop proche. Sinon, prudent, l’autre aurait pu arrêter!
Conduite dangereuse? Non … « Accident », on dit!

Prudence
Ah c’est certain! En suivant une personne à vélo, on devrait aussi garder ses distances! C’est ça la prudence.

D’ailleurs c’est ce qu’on fait sur l’autoroute, entre motorisés. C’est aussi ce qu’on fait un peu partout, entre personnes de la même caste.
Les vélos, pas sur la route, les piétons, pas sur la piste, chacun à sa place, bien cordés, on est du matériel, pas des personnes! Vélos, autos, camions, bus, jamais on ne parle des personnes qui les « contrôlent ».

Alors ça créé des groupes. On se tape dessus, entre nous, entre usagers, sans jamais ou trop rarement remettre en question les réalisations ou l’immobilisme des pouvoirs publics. C’est pas une personne qui a renversé Mme Richer, c’est un camion. C’est pas une personne qui fonce dans un muret, c’est une auto. C’est pas non plus des personnes qui roulent sur des trottoirs, c’est des vélos. Et le vélo, ben ça lui prend un casque. C’est pas beau tout ça?

Ça n’engage à rien. On est contents. Eux, les pouvoirs publics, aussi. Ils « twittent » à chaque nouvelle, heureux, sans réfléchir, jouant tantôt sur des vélos, tantôt sur des autos. Plus de responsabilité, c’est eux qui font du trouble, les usagers, ou leur matériel plutôt … Disney Land ou les Bisounours, au choix.

On s’attendrait pourtant à ce que la loi le reflète ce principe, la prudence, qu’elle y oblige même! Mais non. Faudrait considérer les personnes. On DOIT frôler des portes qui s’ouvrent sans vergogne, accepter de se faire pousser aux fesses par des éléphants, et être heureux de voir que celui ou celle qui ouvre cette porte aura peut-être une sanction.
Gloire! 30 à 60 $ plus frais! Yes! De quoi lancer des feux d’artifices du Pont Jacques Cartier! Oh non,  pas possible non plus, des gens sont morts, là-haut, aussi …

Après tout, c’est de leur faute à eux autres aussi! Si seulement ils avaient eu leur casque! C’est certain, ils l’ont cherché, ces maudits vélos …

Voilà. C’est ça la loi. C’est ça les gens. C’est ça … et c’est bien triste, ça, tout ça.

Et en plus, on le construit ce paradoxe!
On en est fiers de peindre des bandes cyclables dans des zones de portières! On dit même : oh! mais pour l’emportiérage, on va faire ça large, comme ça il suffit de rouler sur la ligne extérieure de la bande, et le tour est joué!

crédit : http://doorswingsopen.tumblr.com
crédit : http://doorswingsopen.tumblr.com

Alors on roule sur cette ligne de peinture, digne de la ligne de cocaïne de son concepteur(trice). On y a cru.

Pendant ce temps, on subit le VUS qui doit dépasser. Ça passe proche! Illégal, mais c’est pas grave! On a une ligne de peinture. Le visuel, ça devrait suffire!

Alors on zone les gens dans des espaces clôts. On laisse passer l’éléphant au milieu de deux zones à deux sens, dans un trou béant, comme dans une fabrique de porcelaine.

On est content comme ça. Ça fait ce qu’on appelle des « kilomètres de voies cyclables ». On communique, aussi. Un vrai plan de com’ le réseau cyclable!

crédit : http://doorswingsopen.tumblr.com
crédit : http://doorswingsopen.tumblr.com

On montre, avec le plus grand sérieux, que le vélo est un véhicule reconnu, et qu’il a désormais sa place sur la voie. Entre les portes et les éléphants. Entre les blessures, ou la mort.

La loi ou sa représentation physique, c’est pareil. À tel point que les gens, après un lavage à la Pavlov, même sans peinture, sont persuadés que papa dit vrai.

« Pour ta sécurité mon enfant, roule à droite le plus possible! Si tu n’as pas tes guides, vas-y pareil. C’est ça la vraie sécurité! »

Après on se gausse dans des réunions, puis on admire ce qu’on appelle le principe de prudence. On l’aime ce principe. On veut aussi changer de paradigme. Ça aussi c’est un beau mot. On aime.

En vrai, on incite, on encourage les citoyens à utiliser la zone la plus dangereuse de la voie. Ça c’est la réalité, c’est la loi, c’est là qu’on met notre argent. L’Homme au coeur de la ville, mais pas trop.

Voilà la cause de cette mort récente, la vraie cause.
Un régime juridique accidentogène, qui encourage à l’imprudence, à l’égard des plus vulnérables, et sa réalisation physique. C’est tout ce qu’on ancre à coup de marteau dans la tête des usagers.

Faut pas s’étonner finalement. C’est comme ça. Changeons pas trop vite, ça pourrait nous faire réfléchir un peu sur la suite des choses. Faudrait faire plus de recherches, être sérieux, visionnaires, faudrait agir.

6 thoughts on “Après tout, c’est mieux que rien, non?”

  1. D’accord sur toute la ligne. Et n’oublions pas que la personne blessée ou rendue invalide par emportiérage n’a pas droit au régime de la SAAQ! Çà aussi doit changer! Merci pour ton article pertinent dans le contexte des morts des derniers jours. Je fais du vélo urbain depuis plus de 40 ans et je suis outrée de l’apparition des «pseudo pistes» pour vélo qui nous mettent légalement en danger. Çà ne coûte rien, un peu de peinture blanche, et op! sur papier on ajoute au réseau cyclable de nombreux kilomètres, çà paraît bien, la ville fait du développement durable! J’appelle çà des «signes de pistes politiques». Je fais régulièrement la piste du pont JC, et l’endroit où s’est produit l’accident (courbe à l’entrée côté Montréal) m’a toujours rendue un peu stressée quand on roule de Longueuil, çà tourne un peu et çà descend! Cette piste est trop étroite pour toute la circulation et très noir le soir. La piste cyclable aurait dû être faite plus large avec une voie de dépassement du coté est et exclusivement pour vélo, laissant la voie ouest pour les marcheurs, touristes, fauteuils électriques, etc.

    1. Une mauvaise conception de la loi semble encore bien présente dans l’esprit des gens… et oui, un cycliste peut être indemnisé par la SAAQ pour les dommages corporels en cas d’accident impliquant un véhicule routier (incluant la moto et plusieurs autres véhicules en dehors de la voiture typique), même sans contact et sans égard à la faute!!! Une personne informée en vaut deux! Voir: http://www.bernierfournieravocats.com/blog/2015/06/15/un-cycliste-peut-il-etre-indemnise-par-la-saaq-en-cas-daccident/, http://plus.lapresse.ca/screens/4cce-bba0-528a3fda-85b8-029cac1c6068%7C_0.html et http://www.avocat.qc.ca/public/iivictsaaq.htm

  2. Que je suis en accord avec vous. Le fait de créer ces lignes ne donne nullement de sécurité car l’automobiliste est aussi dans ces lignes, comme si les lignes étaient des murs mais il n’en n’est rien. Pour moi la place du vélo est dans la rue tout comme tout autre véhicule. à quand les sas à tout les coins de rues de la métropole? À quand le respect des limites de vitesse?

    1. C’est justement ce que nous essaierons de faire valoir au futur comité vélo aménagements, design et sécurité qui sera bientôt annoncé par la Ville.
      Merci de votre soutien!

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