Monsieur le Ministre, quelques mots …

Montréal, le 25 mai 2015

C’est la première fois que je m’exprime à la première personne. Pas habituel, mais nécessaire aujourd’hui. Ce qui suit ne doit engager que moi parce que ce n’est pas politiquement correct.

Je veux m’adresser à ces gens qui, par le miracle d’une élection, se retrouvent propulsés à des responsabilités qui semblent les dépasser. Je choisis au hasard … tiens, Robert Poëti, ministre des transports.

L’histoire est simple.

Ce matin, je conduis mon fils de huit ans à l’école. On le fait en vélo, c’est juste quelques kilomètres et l’auto n’est pas adaptée pour circuler en ville à deux personnes.
Le trajet que nous avons à effectuer passe d’abord par la rue des Carrières, une zone très agréable et hautement confortable. Nous débouchons ensuite sur la rue Beaubien, bravant ces gens qui, armés de leurs solides « panzer », n’hésitent pas malgré eux à effrayer l’enfant qui ne demande qu’à utiliser la petite part de l’espace public sur laquelle il reste titulaire d’un droit fondamental.

Il faut passer, peu importe les autres.
Aucun aménagement ici, rien.
Depuis des années, cette piste multifonctionnelle existe, et il n’y a toujours aucun débouché permettant à un enfant d’utiliser son espace. Lamentable, pitoyable, insultant et dangereux. Tels sont les qualificatifs que les administrateurs méritent à ce stade. Pas de politique, personne en particulier, les administrateurs.

Nous continuons donc sur le trottoir, contournant ces gens qui ne sont pas fichus de s’arrêter aux lignes d’arrêts et qui nous empêchent de traverser normalement, tout comme les piétons adultes et enfants sur le chemin de l’école. Et si par hasard vous leur faites remarquer leur incartade, ils arrivent encore à vous dire : « J’ai pas fait exprès », restant embourbés sur leur position, ne prenant aucune initiative pour dégager le chemin. Même cela il faut leur dire!
On arrive à la rue Parc. Ici on essaye de traverser. Impossible. Les mêmes, qui malheureusement ont de la puissance sous le pied, se « câlissent » des piétons et des gens qui essayent de passer à pied ou poussant leur vélo, espérant tant de ce petit bonhomme blanc. Tourner le plus vite possible vers le sud et aller se garocher lamentablement sous un viaduc, empestant la ville, seuls, seuls dans une auto qui peut contenir une équipe de hockey, seuls au monde.

Obligés donc d’utiliser le trottoir est de la rue Parc. On arrive à la rue Van Horne. Même chose. À pied parce que l’enfant tremble de peur.
Impossible de passer, les lignes d’arrêts sont invisibles aux détenteurs de permis de conduire. Ils sont au spectacle. Ils nous regardent nous faufiler aux abords d’un flux massif à contre sens, duquel surgissent encore d’autres illuminés qui refusent toute priorité, arrogants et hautains, piètres humains.

On remonte la rue Van Horne sur le trottoir, toujours à pied, pour nous réfugier sur Hutchison, souhaitant que l’enfant se sente en sécurité.
Toujours aucun aménagement, des étampes ridicules de vélo au sol, ces rues locales sont aussi le trajet des personnes qui se croient au circuit Gilles Villeneuve ou de celles qui souhaitent téléphoner au volant. On prend une chance à chaque coin de rue, des véhicules ridiculement trop gros sont stationnés allègrement dans les zones interdites, à moins de cinq mètres des intersections. Tout va bien!
Arrivés pour placer le vélo de l’enfant dans son stationnement, on se prend une porte dans le dos parce qu’une autre personne débarque de son VUS avec autant d’intérêt pour son environnement qu’une tornade du Middle-West américain.

C’est ça l’histoire. Des dizaines de bolides tous aussi effrayants les uns que les autres, contrôlés par des personnes qui n’ont pas les compétences requises, mais qui, par le miracle d’un examen ridicule se retrouvent avec le privilège de prendre à eux seuls l’espace de dix personnes. Égoïste et fier de son obésité, c’est ainsi que je qualifie ce qu’on appelle le « trafic ».

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À l’attention de Robert Poëti

Monsieur le ministre Poëti, à votre invitation nous vous avons soumis 22 propositions.

Imaginant que vous avez pris le temps de lire ce travail, vous comprendrez que l’enfant dont je parle n’aurait pas tremblé ce matin sur le trajet de l’école.

Si votre ministère avait écouté et compris les discussions que nous avons eues à la table de la sécurité routière, on pourrait lire dans l’État des discussions qu’il est primordial que l’obtention du permis de conduire fasse l’objet d’une attention plus particulière, que la compétence de la Société de l’Assurance Automobile du Québec soit élargie, que des opérations policières soient menées à l’égard des personnes qui causent le plus grand risque, que les municipalités aient l’obligation d’aménager leurs voies de circulation au profit des plus vulnérables d’abord, et que la loi et ses règlements d’application représentent et intègrent pour les vingt ou trente années à venir les moyens de transports dans leur ensemble, à savoir aussi le vélo et la marche à pied.
On vous a soumis une philosophie, un esprit, une vision moderne des choses, et vous nous pondez un « scrap book ».

Et vous en parlez. C’est ici que je m’inquiète vraiment pour cet enfant, c’est quand vous en parlez!
Vous déclarez, concernant la question du dépassement : « Il serait difficile de demander aux gens de laisser 1 mètre, 1,5 mètre. Ça sera pas possible, vous allez devoir suivre le vélo jusqu’au centre-ville ».

Ces paroles, M. Poëti, je les prends personnellement comme un encouragement à la délinquance. « Dépassons proche, sans espace suffisant, parce que le trafic doit passer! »

Même la loi actuelle ne permet pas de le soutenir! J’imagine aussi que vous la connaissez cette loi, c’est quand même important dans votre position!

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Qu’est-ce que vous ne comprenez pas? On vous demande simplement d’abolir le dépassement dans la même voie! Vous croyez sérieusement que des enfants vont subir les foudres des malades du volant qui se servent des rues locales pour aller au centre-ville, au détriment de la vie de nos bambins? Vous pensez encore que des personnes n’utiliseront plus les artères en vélo?

Non, monsieur Poëti, je ne vous laisserai pas ma place ni celle de mon fils sur la rue.
On ne dépasse pas dans la même voie, point.
Et si cela vous pose un problème personnel moral ou religieux du fait que par le plus grand des malheurs le flux automobile puisse être si « ralenti », alors enjoignez donc votre partenaire maire de Montréal comme tous les autres administrateurs municipaux à aménager notre métropole et nos villes comme du monde.
Avoir des infrastructures qui représentent justement tous les moyens de transport, y compris l’ensemble des moyens de transport modernes qu’est le transport actif, voilà ce que sera votre travail.
Mais avant cela, vous devez donner effet à cette juste représentation par la loi. Il n’y a pas d’autres avenues possibles en ce 21ième siècle.

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Vous venez donc de démontrer par ces bribes de raisonnement que le trafic automobile dans les quartiers résidentiels est plus important que les personnes qui y vivent, sauf en banlieue. Et vous démontrez en outre que vous n’avez que faire de ces personnes.
On vous a parlé de cette disposition qui permet à un véhicule routier de coller aux fesses d’une personne à vélo?
On vous a parlé des lois du Texas, de la Virginie, des changements législatifs récents en Belgique qui interdisent le dépassement dans les rues cyclables et sur les artères bi-directionnelles? Je ne crois pas.
Vous direz, c’est pas important, « moé j’fa d’la politique ».

Ce que je comprends, c’est que vous osez vous servir du sérieux de la loi pour faire de la partisanerie de manière lamentable. Je sais bien que vous avez l’habitude de défendre des lois iniques, de prendre position pour des actes hautement répréhensibles en matière des droits de la personne, que vous aimez discuter bêtement avec des animateurs tout aussi vides, mais ce que je n’accepte pas du tout, c’est de vous voir jouer aux légos avec une des lois les plus importantes de notre société.

Cette loi, elle régit les comportements, elle définit le paradigme dans lequel nous vivons, elle crée entre les citoyens une relation presqu’intime. Ces derniers, sans le savoir, s’y réfugient tous les jours pour se dépêtrer des embouteillages, avisant les lumières rouges ou vertes ou cherchant les priorités pour certains, espérant pouvoir simplement traverser pour d’autres.
C’est ça le Code de la Sécurité Routière monsieur Poëti.

Prévenir le risque, minimiser le risque, empêcher sa réalisation.
Voilà les grandes lignes de la sécurité routière.
Et vous, allègrement mais indirectement, vous encouragez le dépassement proche sur des rues qui traversent des quartiers résidentiels (notamment), imaginant qu’on ne peut pas y appliquer l’interdiction de dépasser dans la même voie, ou même à 1 mètre de distance!
Minimiser le risque c’est justement cela : ne pas dépasser quand on a pas la place. Et en ville, dans la majeure partie des cas, il n’y a pas cette place.
Non, en tout respect monsieur le Ministre, je n’accepte pas du tout cette sortie!

On va les aménager nous-mêmes nos rues s’il le faut, je dresserai une barricade pour pas avoir d’imbéciles à 60km/h sur ma rue.
Que vous le vouliez ou non, les citoyens sont les seuls maîtres et vous êtes l’exécutant, le simple administrateur comme on dit.

Alors taisez-vous.
Demandez des avis juridiques à vos services quant aux propositions qui vous ont été soumises.
Évaluez la manière de réaliser ces propositions avec des experts, en consultation avec l’ensemble des groupes d’usagers.
Donnez-nous un Code qui représente notre modernité, un Code qui donne sa place à la personne à mobilité réduite, au piéton, à celles et ceux qui utilisent le vélo.
La loi doit représenter les phénomènes sociaux et la manière de se transporter et de se déplacer a changé. Elle change encore et elle changera plus tard aussi.
Ce que nous voulons, c’est que cet enfant ne tremble plus.
Vous comprenez maintenant?

Enfin, par pitié, arrêtez d’imaginer qu’on peut avoir la même chose dans tout le Québec. Encore là vous criez votre ignorance des lois qui nous gouvernent. Le Code permet déjà aux municipalités d’adapter leur réglementation selon leurs réalités. La Constitution le permet aussi.
Rien ne sert alors d’essayer de discréditer les membres d’une table que vous avez vous-même convoquée, ou de porter en ridicule les propositions sérieuses, modernes et pleines de bon sens qui vous ont été soumises et auxquelles, je suis sur, vous avez apporté la plus grande attention.

De la rigueur, du sérieux et du professionnalisme, ce n’est pas trop demander je crois lorsque l’on est à l’heure d’un changement des moyens de transport dans nos villes et que l’on vous paye pour cela.

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Ce soir, je vais chercher l’enfant à l’école.
On va devoir reprendre ce chemin parce que les autres rues sont tout aussi pourries et que les conducteurs sont encouragés par un administrateur gouvernemental à faire trembler cet enfant pour faire passer leur « criss » de char avant les autres.
Puis une fois sur des Carrières, il commencera à raconter sa journée puis à s’émerveiller du bien être que ça procure d’avoir sa place.
Il ira voir ses amis dans la ruelle pour une partie de « soccer », fier de son parcours, se demandant si peut-être on va le laisser traverser demain.

Pierre Rogué.

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