REV : babillages et enfantillages

Photo : Ville de Montréal

Les élections arrivent à grands pas, vous l’aurez compris récemment avec tous ces débats tous aussi puérils les uns que les autres, autant sur la question du port du masque que sur celle des pistes cyclables en ville.

On a l’impression que Donald Trump se promène en ville.

Pour ou contre les trottoirs?
Pour ou contre le métro?
Pour ou contre…

Le niveau du débat est au niveau de celui qui le porte, et en l’espèce, on ne peut pas dire que ça vole haut. Cela est normal, les messagers sont ignorants dans ce domaine et ont autant de crédibilité que les QAnon qui parlent de santé publique sur YouTube.

Non pas que ce débat n’est pas un signe de vitalité démocratique, au contraire, mais disons qu’en ce qui regarde des enfants qui ont le choix, ils utilisent volontiers leur vélo pour aller à l’école quand ils ont une piste cyclable sur le trajet. On le constate assez facilement sur la rue de Bellechasse, en cette période de rentrée scolaire.
Cela devrait clore le débat : une piste implantée avec 8000 passages quotidiens après deux mois a bien plus de valeur qu’un tweet du saint patron du talk show au Québec.

Tenir compte des usagers serait idéologique ou partisan lorsque ces derniers ne sont pas en auto à bien comprendre les propos émis ce matin par un autre « spécialiste ».

Assurer des déplacements agréables et sécuritaires aux familles serait idéologique ou partisan.
Équilibrer l’espace public de manière à assurer une juste représentation de tous les moyens de transports serait idéologique ou partisan.
Offrir un service supplémentaire de transport pour les déplacements en ville serait idéologique ou partisan.

En somme, ce qui aide à décrocher de l’auto serait idéologique ou partisan.
Il faudrait vivre avec ces 6 voies autos sur la rue Saint Denis, sans tenir compte des autres usagers à vélo, en trottinette, en fauteuil électrique, en quadriporteur, en triporteur, en patins, en skate, et sans se demander pourquoi cela ne fonctionne pas quand c’est exactement ce qu’il se fait depuis des années : rien.

Il faudrait nier l’existence de ces personnes sur l’espace public dédié au transport, nier une réalité évidente : ces personnes existent, elles circulent, et la rue Saint Denis est morte et vide.

« Ils sont bien gentils, on est pas contre eux, mais qu’ils restent à leur place sur le canal Lachine, sur la route verte, ou ailleurs, parce que nouzawt’ on roule icitte et on a pas à être brimés dans nos libertés! ».

La classe, non? Tout un argumentaire! On peut déceler ici un intérêt considérable pour les citoyens et le commerce local (avec ironie…) .

C’est pourtant ce que je lis ce matin, c’est ce que j’entends dans les radios, c’est ce que je lis sur les réseaux sociaux, c’est ce que je lis aussi de la part d’élus, d’aspirants élus (oui, je garde le masculin parce que je n’entends pas de femmes élues aller si loin dans le babillage), bref, de personnes qui se veulent dignes de Ville de Montréal et de ses citoyens.

Suzan B. Anthony : « Le cyclisme a fait plus pour l’émancipation des femmes que tout autre chose ».

« Les femmes sont bien gentilles, mais qu’elles restent donc dans leur cuisine plutôt que de manifester dans la rue! ».
Les suffragettes. Vous vous en souvenez?

« Les noirs? Pas de problème avec… Chu pas raciste, mon voisin est noir. Mais qui c’est qui va payer pour qu’ils prennent le bus? Sont pauvres quand même! »
Ça, c’est ce qu’on entendait du temps de Rosa Parks.

« Non! On les aime bien les gens de couleur. Mais on peut pas vivre avec, le seigneur les a pas fait pareil que nous et c’est pas pour rien! ». Ça c’est dans le film Mississipi Burning.

« Les cyclistes nuisent aux citoyens »; « Sont pauvres, il viennent dans mon resto juste pour aller pisser »; « Sont trop cheap pour s’acheter une auto »…
Ça c’est ce qu’on peut lire et entendre aujourd’hui.

J’ai pas de problème avec les cyclistes, ou le vélo, mais je ne veux pas vivre avec ces gens et je ne veux pas les voir, c’est une nuisance et ils ne valent rien.
Voici, en condensé, le discours que l’on doit supporter.

La comparaison avec le racisme est osée, certes, mais l’effet des propos est le même. Ce discours ne considère pas le moyen de transport pour diviser et cliver la population.

Ce discours utilise le statut social des personnes concernées, quand d’autres utilisent la couleur de peau, le sexe ou la race.
Il conforte le préjugé voulant que des personnes issues d’un groupe minoritaire ont moins de valeur que le groupe dominant.
Encourager ce groupe à occuper des artères commerciales est « la pire mauvaise idée » pour ne citer qu’un seul de ces gourous de la TV.

C’est un discours discriminatoire qui n’a pas sa place au Québec et qui dénigre l’humain comme on ne l’a jamais entendu auparavant dans ce domaine.

Photo : Catherine Legault, Le Devoir

Nier l’autre. Nier son existence et sa légitimité à exister comme il est. Le cantonner au caniveau et au cimetière.
Voilà quel est le discours que l’on entend partout en ce moment.

Chez ces gens, c’est l’auto, comme meuble, que l’on valorise. Pas l’humain, pas même le conducteur. Non.
Son sacro-saint char!

Dès lors qu’un humain empiète sur la place que prend le meuble, l’auto, c’est un scandale.
« On va stationner où, hein? Vous y pensez à ça? Et ma liberté? ». La liberté de poser un meuble là où l’on veut, sans égard aux limitations d’ordre public. Ici, on retrouve les adeptes du gros bon sens : le sens qui est gros, bon pour celui qui veut agir comme bon lui semble, et qui ne fait sens qu’à celui qui l’émet.
On peut résumer cela par « égoïsme ».
« Heille! T’as touché mon char! Faut appeler la police! ». Ici, c’est la territorialité qui est mise en jeu. Comme on pisse autour d’un terrain, on étend son territoire en privatisant l’espace public, gratis, et même un regard peut atteindre le conducteur dans sa vie si privée, alors qu’il l’expose à toutes et tous. Il ira se plaindre d’une bosse sur une aile après avoir constaté la mort d’un gamin et évoquera son histoire sur Facebook sans aucune compassion.
Déshumanisant, aussi indigne que tous les discours du genre.
« Quoi? Une piste cyclable? Et nous alors? On va passer où avec notre auto? ». Ici, on cherche refuge derrière la liberté de circuler. Malheureusement, messieurs, on peut encore circuler en auto, l’espace est accessible aussi à vélo, à pieds ou autrement, et la liberté n’est pas atteinte.
Ne vous inquiétez pas, vous passerez et vous stationnerez, tout cela aux frais de la princesse.

On a construit des stationnements énormes, on a réduit des trottoirs, on a rasé des arbres, pourquoi? Pour poser des autos, pour les déplacer.

On aurait pu développer le métro, le bus, le train, le vélo, mais on a choisi l’auto.
Non. Pas « choisie ». On l’a imposée et jamais les alternatives n’ont été sérieusement étudiées.

Aujourd’hui, des personnes font autrement et il nous appartient de vivre aujourd’hui.
Il faut donc rééquilibrer l’espace.
C’est aussi simple que cela.
Sauf que le construit social est toujours bien présent et le discours aussi : la marquise de Laval veut que le saint siège chauffant l’attende devant sa boutique et elle est prête à tout pour continuer à y plonger directement en sortant de la job.

Le vélo nuit à l’économie disent quelques commerçants factices dont le seul intérêt est de servir un parti politique.

Voilà ce qui est idéologique et partisan.
On observe le contraire partout où des mesures semblables sont implantées.
Ce discours n’a pas la rationalité requise pour être retenu, mais on le propage.
Que l’on soit ignorant, « journaliste », on répand allègrement ces niaiseries uniquement pour tenter de gagner quelques voix, attirer l’attention, se trouver une raison d’exister sur la place publique, vide que l’on est.

Il y a des cyclistes, beaucoup, à Montréal, et pendant toute l’année.
Marc-André Gadoury, de l’équipe Coderre, m’avait dit ceci, alors étiqueté M. Vélo de l’ancienne administration : « Montréal c’est hot! C’est la ville cycliste numéro un en Amérique du Nord, parce que c’est là qu’il y a le plus de cyclistes.
Au forum vélo d’hiver, ils capotaient : il y en a partout des cyclistes à moins 30. Pas une piste, mais plein de cyclistes ».
Et j’ajoutais à cela : imaginez si nous avions des pistes cyclables!
Ça ne date pas d’hier que la ville travaille en ce sens.

Photo : Marc Bruxelle, Narcity

Il y a des gens qui marchent, qui courent, d’autres qui sont en patin, bref, il y a une belle diversité de moyens de transport dans cette ville.
Implanter des mesures pour encadrer ces usagers, pour les sécuriser, pour leur faire de la place, c’est de la saine administration.
C’est de la gestion des flux.

Rien de tout cela n’est idéologique ou partisan.

Et c’est tellement vrai que le REV est un projet qui a vu le jour en 2013-2014, lorsque Ville de Montréal a lancé le premier projet pilote sur le sujet, sous l’initiative, justement, de M. Gadoury.
La voie de droite de la rue Saint Denis, réservée aux cyclistes, tous les matins de 6h30 à 9h30.
Même Projet Montréal capotait à l’époque et pleurait la cause de l’autobus sur la rue.
Pourtant, le projet fut un succès retentissant et tout le monde le reconnait.

Le REV est un projet nouvellement retravaillé par l’administration actuelle, sérieusement mis à jour, mais qui bénéficie de plusieurs années de recherche et développement.
C’est un projet qui s’inscrit dans la continuité, parce que Ville de Montréal a toujours voulu aller en ce sens et parce que les Montréalais.e.s veulent décrocher.

C’est aussi vrai pour ce qui est du partage des voies réservées aux autobus, puisque la première a été implantée par l’administration de Ensemble Montréal dans Ville Saint Laurent, et avec raison. Difficile de prétendre aujourd’hui que cela est de nature à nuire aux usagers, surtout quand la mesure vient de la STM elle-même.

C’est donc dire que ces mesures dépassent de loin les frontières partisanes; elles sont d’intérêt public, elles sont désirées par tous, leur efficacité est reconnue par tous, et elles ont été votées en 2017 par les citoyens.
Prétendre le contraire revient à dénier le choix démocratique des citoyens, et cela est tellement ridicule que ces gens en sont réduits à stigmatiser les cyclistes comme des citoyens sans valeur, des nuisances.

Déshumaniser un groupe minoritaire pour que la masse accepte que l’on éradique ces citoyens de l’espace public; c’est l’effet de ces discours qui émanent de « ceux qui font leurs recherches » et de « le gros bon sens ».
Les discours les plus extrémistes sont souvent motivés par l’ignorance, la bêtise ou la mauvaise foi; rarement par la raison.
Ici, c’est tout à la fois.

Comment peut-on être contre une offre supplémentaire de service?
Comment peut-on être contre une mesure propre à augmenter et diversifier l’achalandage sur les rues concernées et reconnue comme telle?
Comment peut-on à ce point exclure toute une partie de la population de ces endroits?
Comment peut-on être contre une diversification de la clientèle?

Je ne vois qu’une seule explication : des motifs partisans et idéologiques.

Personne ne peut conclure que de telles positions servent l’intérêt de la ville et des citoyens.
Elles sont puériles, ce sont des babillages, et elles n’apportent rien à personne.

Qu’est-ce que ces gens apportent à la ville et aux autres?
Rien. Ils ne font que prendre. Ce commerçant qui hurle au meurtre dans les journaux me disait avoir une clientèle de Laval. Il pense qu’il va la perdre et se fiche royalement des montréalais. Il ne les considère même pas pensant que ce sont des gens qui ne sont pas à son niveau. Sa clientèle de Laval, « elle s’habille bien tsé? ». La piste cyclable n’a rien à voir, il ne coule pas, il déménagera pour servir la clientèle de son choix, c’est une décision d’affaire.
Quelles sont leurs solutions?
Ils n’en ont pas.
Quelles sont leurs propositions?
Aucune proposition.

Le seul projet qui se dégage de ces discours huileux : 6 voies autos sur Saint-Denis, le vélo ailleurs et terminé. Pour le reste, de l’ignorance qui se transforme en peur sur laquelle appuient quelques élus du coin en manque d’inspiration et en quête de visibilité.

Photo tirée de : «Vive la vélorution!» : Le Monde à bicyclette et les origines du mouvement cycliste à Montréal, 1975-1980

Pendant ce temps, des gens comme Mme Suzanne Lareau se battent depuis 40 ans pour avoir une piste cyclable sur une rue, parce qu’elles sont des milliers à se déplacer autrement qu’en vertu du dogme imposé sans consultation, au contraire du REV.
On a des Bob Silverman qui ont fait de la prison pour diversifier l’offre de transport.
On a des centaines d’urbanistes, de chercheurs, d’élus qui travaillent ensemble pour avoir ce choix de transports.
Récemment, et avec le soutien et l’apport considérable de l’administration de Mme Plante, mais aussi avec le soutien et l’apport préalable plus indirects d’autres avant elle, les personnes de la rive sud et des Montréalais travaillant sur la rive sud pourront traverser le fleuve autrement qu’en attendant deux heure dans une auto. Ils pourront utiliser la piste du pont Jacques-Cartier à l’année.
Pourquoi? Parce que des gens travaillent. C’est pas merveilleux?
Ils travaillent pour trouver des solutions, pour diversifier l’offre de transport, pour que nous pensions « en dehors de la boîte », pour notre plus grand bonheur.
Tous ces gens qui ne cessent de chercher des solutions pour embellir, fleurir, vivre, occuper, exister, comme humain, cet espace public, sont jetés aux chiens ces derniers jours par ces discours indignes qui n’ont pas leur place à Montréal.

Oui, des gens vont devoir s’adapter, modifier leurs comportements, changer de véhicule, se poser la question de savoir si le véhicule qu’ils envisagent pour ce trajet en particulier est pertinent.
Oui, ils remettront en question la pertinence de l’auto dans la plupart des cas.
Oui, ils seront confrontés dans leurs préjugés et leurs choix :
« Mais pourquoi on me vend un char si ça me sert à rien? »
« Pourquoi je devrais payer chaque mois pour un objet qui ne me sert que 10% du temps? »
« C’est bien vrai, je peux en louer si j’en ai vraiment besoin, je peux utiliser l’auto-partage, je peux certainement vivre sans…».
Certainement, l’industrie automobile et tout ce qui gravite autour de l’huile, du gaz, du febreze et des balais à déneiger va devoir parler rayons, rustines et pneus d’hiver à clous ou sans clous.
Mais personne ne va mourir, faire faillite ou perdre au change, au contraire, à moins de déménager parce qu’au fond, on ne veut servir que quelques amis de Laval.

Mais ce qui intéresse Ville de Montréal, c’est de donner les services appropriés aux citoyens.
C’est d’assurer la sécurité et le bonheur des citoyens, y compris des groupes minoritaires.
Et elle doit le faire dans la poursuite d’objectifs impérieux : santé publique, sécurité publique, climat.

Et c’est ce qu’elle fait.

Tout le monde peut utiliser une auto en ville.
Mais on peut aussi marcher, cycler, trottiner, bref, on a le choix, et on l’aura véritablement lorsque chaque artère aura une voie cyclable protégée, lorsque chaque rue prendra les autres usagers en considération.
C’est toute la différence, elle est énorme cette différence et personne ne peut raisonnablement être « contre ».

Ville de Montréal assure aussi la relance économique : Montréal est la championne sur le sujet depuis la Covid!
Pourquoi? Parce qu’elle a su entendre ses administrés et implanter les mesures appropriées.
Elle a obtenu des résultats inverses aux catastrophes propagées par ces gourous des réseaux et des télévisions de ce monde avec toute la mauvaise foi et l’ignorance que l’on connaît.

Ville de Montréal fait exactement ce à quoi l’on s’attend d’elle, et ça dérange, parce que cela fait longtemps qu’on veut sortir ses discours lamentables sur Valérie Plante.
Elle réussi là où tout le monde s’est planté (je vous le laisse celui-ci!) et ça les assomme.

C’est une femme qui nous arrive du nord et qui s’intéresse aux inégalités sociales, notamment, et son élection a quelque peu renversé l’ordre établi des notables en place : ils ne pouvaient plus attendre, le vomi déborde et voilà ce que ça donne, une logorrhée issue de personnes qui n’ont aucune idée de ce que c’est que la gestion des flux de circulation en ville, le commerce local, la place de l’humain dans la ville, hormis lorsqu’il est bien sagement à boire son café Tim dans son VUS à se demander pourquoi il n’avance pas.

Nous ne sommes plus en 1950 et le groupe dominant n’a plus à imposer sa petite vie aux autres. Les femmes ne sont plus l’égal des vaches, les minorités sont valorisées par nos règles sociales, la diversité s’exprime aussi bien dans les arts que sur la route, et c’est ainsi qu’on vit à Montréal.
Nous sommes en 2020.

Voilà ce qui est d’intérêt public.

Ville de Montréal doit continuer en ce sens et même en remettre une couche à chaque fois qu’un autre se met à émettre ces babillages alors que nos enfants enfourchent leur vélo depuis un bout pour aller, en amis, à l’école.